Les grands hommes sont-ils de bons investisseurs ?

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26 février 2026

Bertrand Jacquillat

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Le génie scientifique ou artistique, voire politique, s’est-il jamais accompagné de la constitution d’une fortune boursière par ceux qui en étaient dotés ? Pour répondre à cette question, une pléiade d’universitaires s’est plongée dans les archives avec la méticulosité d’un chartiste.

C’est à Isaac Newton, considéré comme l’un des plus grands scientifiques de tous les temps que pourrait revenir la médaille d’or d’une telle compétition intertemporelle, Il a su traverser plus qu’indemne l’immense spéculation qui s’était emparée en 1720 de la South Sea Company. Il mourut fort riche, mais les fluctuations de son portefeuille boursier reflètent bien la réponse qu’il fit quand on lui demanda de prévoir la fin d’une des plus grandes bulles boursières de l’histoire : « je peux calculer le mouvement des astres mais je suis incapable de mesurer la folie des hommes ».

Changeons de registre. Juste après avoir quitté ses fonctions ministérielles, Winston Churchill entreprit une tournée de conférences aux Etats-Unis. Il y débarqua le 6 octobre 1929 après que le marché des actions de New York eut volé de sommet en sommet tout au long du premier semestre 1929. Ses qualités d’homme d’état et d’écrivain nobélisé de littérature ne lui servirent de rien pour briller à Wall Street. Fasciné par l’ambiance qui y régnait, il demanda à son éditeur que l’importante avance sur droits d’auteur d’une biographie qu’il préparait sur son ancêtre, le premier duc de Marlborough, soit directement versée à son broker. Il perdit rapidement cette somme, et bien davantage encore, en spéculant avec effet de levier sur des start up de la révolution industrielle de l’époque. Si bien qu’il dut faire appel aux ressources financières de son épouse Clémentine, avant de retourner au Royaume Uni et y accomplir son destin de grand homme.

Keynes pourrait figurer au centre d’une galerie de portraits des savants dont le talent leur permirent de faire fortune en bourse. A partir de 1922, il eut la responsabilité de la gestion du fonds de réserve du prestigieux King’s College de l’université de Cambridge. Les archives de celle-ci font état de la décision révolutionnaire pour l’époque qu’il prit d’arbitrer complétement pour des actions les obligations en portefeuille.

Cette décision fit la fortune du King ‘s College, Charles Darwin, le père de la théorie biologique de l’évolution, fait figure de lointain prédécesseur de Warren Buffet, tant ses performances boursières sont en ligne avec celles de son lointain successeur, 8,6% par an en moyenne pendant 42 ans…

Cette galerie de portraits de savants investisseurs est exclusivement anglo-saxonne, certes du fait de l’origine des archives, mais pas seulement.  Marie Curie, deux fois nobélisée pour ses travaux en physique et en chimie investissait les ressources financières que lui procuraient ses travaux à la recherche et non en bourse. Certes Colbert et Fouquet, firent une immense fortune mais pas en bourse, à l’abri et au cœur même de l’Etat monarchique qu’ils servaient. Les peintres très recherchés au 18 siècle pour mettre leur talent au service des princes et des mécènes, comme le fit Tiepolo à la cour du roi d’Espagne, vivaient très confortablement mais ne firent pas pour autant fortune en bourse, comme le peintre anglais William Turner. Celui-ci vécut incognito sous un faux nom près de cinq ans avant sa mort dans un hôtel insalubre de Londres. Cela ne l’empêcha pas de spéculer en bourse avec succès.

Tous les grands hommes n’ont pas fait fortune en bourse mais pour y parvenir, mieux valait être d’origine anglo-saxonne…

 

Bertrand Jacquillat est vice-président du Cercle des Economistes et Senior Advisor de Tiepolo